Dans le bureau du ministre.

Le téléphone du ministre tient en équilibre entre son épaule et son oreille. Je l’attends dans un fauteuil au bout du couloir. Souriant, il porte mon livre dans sa main droite et me salue au loin de la main gauche : « J’arrive tout de suite Monsieur Champion, je finis une petite urgence et je suis à vous ».

Adrien Taquet a l’air très occupé. Il rend honneur à l’expression « avoir un agenda de ministre ». Membre du gouvernement, il occupe le poste de Secrétaire d’Etat chargé de la protection de l’enfance et il mène un projet autour « des 1000 premiers jours de l’enfant ». Un des objectifs de ce projet est d’apporter un éclairage sur la question des congés maternité, paternité et parentaux pour engager une réforme en France. Curieux de connaître mon parcours et mes propositions, il souhaitait me rencontrer. Et moi aussi.

Alors j’ai réussi à m’immiscer dans son agenda.

Enfin pas encore.

 « Excusez-moi, vraiment. J’ai une petite urgence, je reviens tout de suite. 5 minutes ».

J’hoche la tête, fais signe d’acquiescer en attendant avec un café court. J’aurais du prendre un allongé, il a l’air vraiment en situation de crise. Je n’ai pas le temps de lui dire « Moi aussi j’ai un agenda de ministre Monsieur Taquet vous savez». Je suis en effet de passage à Paris pour un marathon. Pas celui annulé par le coronavirus, mais un marathon d’interviews dans le cadre de la promotion de mon livre « la barbe et le biberon ». J’ai pris deux jours de congés pour enchaîner les interventions médiatiques. Je cours de plateaux en plateaux pour prêcher la parentalité scandinave et l’allongement du congé paternité :  la maison des maternelles sur France 5 en compagnie de l’ambassadeur de Suède en France, 7 milliards de voisins sur Radio France International ou encore une interview vidéo à paraître sur le site gentside.com. Ecrire un livre est moins fatiguant que le faire exister dans l’univers très compétitif de l’édition. Mais mon long congé paternité a fait réveiller mes qualités d’endurance. Je finis ma course chez le ministre.

Vers une réforme du congé paternité?

Adrien Taquet, en jeans et chemise, a un style plutôt décontracté que son collaborateur de 45 ans en costume et cravate. Il me tient compagnie en attendant que le ministre arrive.

« Entrez dans mon bureau » dit enfin Monsieur Taquet. « On va pouvoir commencer l’entretien, j’ai hâte de vous entendre. Je n’ai honnêtement pas eu le temps de lire votre ouvrage, mais votre histoire m’inspire beaucoup et m’intéresse. Félicitations pour tout ce que vous faites ». Une note sur mon parcours est écrite sur sa table de réunion. Il pose le livre que je lui avais fait parvenir avec une dédicace personnalisée En espérant qu’il vous guidera dans vos choix politiques

Nous y voilà.

Anticipant une nouvelle urgence, je raconte donc mon parcours de manière expresse, de la France à la Norvège, de mon fils Emile né à Paris à ma fille Nora née à Oslo, des 11 jours de congé paternité pour mon premier enfant à 5 mois pour le second, du blog au livre, de mon expérience à mon engagement. Il prend le temps de m’écouter mais son téléphone vibre constamment.

 « Ah, excusez-moi. Ce n’est pas le coronavirus ». Il retourne dans le couloir, je me demande de quelle urgence il s’agit.

A son retour, son téléphone ne vibre plus pendant 15 minutes. Le ministre est vraiment à l’écoute et les discussions deviennent constructives. Je lui rappelle les bienfaits du congé parental alterné scandinave, l’impact sur le marché du travail, l’implication des pères dans l’éducation des enfants, le partage des tâches, l’égalité homme-femme. Dans le contexte de la journée internationale du droit des femmes, je lui rappelle que le Medef Norvégien fait pression sur leur gouvernement pour allonger le congé paternité. Car « en faisant seulement absorber le congé aux femmes, on risque de les éloigner du marché du travail ». Le taux d’activité des femmes dans les pays du Nord est effectivement le plus haut du monde.

Il prend note.

Je répète ma conviction : il ne faut pas simplement allonger le congé paternité. Il faut le placer à la suite du congé maternité. C’est ce qui changera profondément la société et qui permettrait une meilleur efficacité budgétaire car des dépenses en crèche pourraient être réduites.

Il prend note.

Il sait qu’il est attendu au tournant la question du congé paternité. Il a l’air déterminé pour porter le changement. Mais je lui dis que le gouvernement est trop lent. On ne comprend pas ce qu’ils attendent.

« Je souhaite baser le rapport sur une vision scientifique, notamment du point de vue de ce qui est mieux pour l’enfant. Je souhaite construire un parcours parent pendant les 1000 premiers jours », dit le ministre. Ce rapport sera rendu fin Avril.

Je fais passer mes messages : « Les pays scandinaves sont largement en avance mais le Portugal et l’Espagne ont entamé les réformes du congé paternité. Certaines entreprises françaises vont plus vite que le gouvernement. Plus de deux-cents entreprises ont signé un parental act pour offrir 4 semaines de congé au deuxième parent. Les petites entreprises ne pourront pas forcément financer les congés paternités et on verra davantage d’inégalités entre les pères si l’Etat ne s’empare pas rapidement du sujet. La nouvelle génération est prête. ».

Il répond : « Je sais qu’il y a un énorme attente. Je pense qu’il faut travailler en deux temps : un allongement du congé paternité sur le court terme et une réforme des congés parentaux et des modes d’accueil de la petite enfance sur le long terme»

« Par court terme vous voulez dire 2020 ? »

« Oui ou début 2021 ».

J’en conclus que le gouvernement devrait légiférer. Sans garantie.

Les bonnes pratiques de la Norvège

Comme le projet qu’il mène concerne les 1000 premiers jours de l’enfant, il m’interroge sur les bonnes pratiques norvégiennes exportables en France. Je lui ai expliqué la démarche gagnante selon moi : transformer un moment de possible isolement et d’ennui en période collective qui créer du lien social parents à parents, enfant à enfant. Et donner envie aux pères de prendre ce congé. Voici quelques idées :

  • La création des « groupes de naissances » pour les mères qui accouchent. La PMI joue un rôle clé en mettant en lien les mères après leur accouchement.
  • L’instauration de la journée du papa qui permet de faire se retrouver tous les pères d’un même quartier dans un espace pour faire jouer les enfants et rencontrer des professionnels de santé.
  • L’ouverture en France de crèches dite « ouvertes » et qui permettent d’accueillir les parents pendant leur congé maternité/paternité.
  • Une application géolocalisée qui permet d’informer des activités pour parents en congés
  • Encourager les associations et les musées à organiser des sessions de visite « en poussette » comme les musées d’Oslo le font.

« Merci beaucoup d’avoir pris du temps » , dit le ministre. « C’est vraiment très intéressant. On est encore loin de cela en France mais on y travaille.»

« Merci de m’avoir recu. Je dois y aller, j’ai un train à prendre. Je peux faire une photo avant de partir ? ». Le collaborateur saisit mon téléphone et immortalise le moment.

« Envoyez nous la photo! » dit le ministre en retournant rapidement à son téléphone.

« Bien sûr. Et bon courage avec votre urgence. N’oubliez pas celle du congé paternité ! »

2 commentaires sur “Dans le bureau du ministre.

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  1. Bonsoir

    Un retour d’une rencontre très intéressante, donc tout d’abord merci. Petite remarque, vous avez évoqué la question des entreprises et du parent-act. Puis je vous suggérer d’elargir la réflexion à la fonction publique? Le législateur oublie largement de s’appliquer ses décisions. Je vais être papa de jumelles en Juin…18 jours c’est juste scandaleux, encore plus pour moi qui travaille à l’ASE et prône « l’investissement parental ».
    Merci pour le combat, et le désir de faire changer les choses. Être un parent c’est pas un titre, c’est une expérience et un investissement.

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    1. Merci clément ! Bien sûr qu’il faut élargir. L’Etat n’a pas signe le parental act. J’espère que des 2021 nous aurons une nouvelle loi en vigueur pour tous les salariés, publics comme privés. Il faut donc continuer l’engagement.

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